Mois : mars 2022

  • Romani 47

    Romani 47

    -Et justement elle commence une aventure personnelle avec Timor. Mais moi je la trouve très mûre et il me semble qu’elle le rassure et lui il en a besoin. Mais tu me dis que cette maturité est superficielle ?

    -Non, ce n’est pas tout à fait ça. En fait elle s’accompagne d’un certain détachement qui peut donner l’impression de ne pas vouloir être touchée. Comme si fermer les yeux sur une partie de la réalité, la supprimait. C’est cela qui parait donner un sentiment de faiblesse, mais dessous la coque est solide,

    -Je vois, mais tu ne m’as pas parlé de ses relations avec votre père,

    -Aïe, ça fait partie du problème. On pourrait dire que Sazak n’a pas pris parti. Sa sœur s’est rebellée contre les deux parents sans distinctions et sans ambiguïtés. Sazak a été plus mesurée. Elle a accompagné sa mère dans son conflit, sans la critiquer, mais en approuvant mollement ses griefs contre son mari. Ca ne ressemble pas à une simple mesure de défense et de protection contre l’extérieur puisqu’elle reste d’une disponibilité surprenante autant avec moi qu’avec sa sœur et sa mère. C’est vraiment une caractéristique de Sazak d’être un peu au-dessus du monde qui l’entoure. Pas en dominante, c’est vraiment pas son genre, plutôt en inaccessible, oui ça existe. C’est toujours surprenant de trouver des gens qui peuvent dissocier leur vie et leurs sentiments. Enfin pas complètement, mais en tous cas leurs sentiments apparaissent peu, restent brouillés et semblent ne pas interagir avec le quotidien,

    -En fait elle ne veut pas être concernée, c’est ça ?

    -Oui le résultat c’est ça. L’origine de ce comportement est plus difficile à cerner. Ce n’est pas un manque de sensibilité et d’affect, car elle réagit au quart de tour devant une injustice ou une violence, mais ça ne ressortit pas non plus de la colère, de la jalousie ou de la vengeance, c’est comme un devoir qu’elle fait consciencieusement. D’ailleurs sa force vient de là : faire les choses parce qu’il faut les faire et non pas parce que l’on y croit,

    -Bon sang de bois, surprise surprise, c’est une notion que je pratique tout le temps : ne pas croire. Les croyances sont dévastatrices. Moi je ne crois pas que le jour va se lever demain matin, je sais qu’il va se lever, ça fait une grosse différence. Aujourd’hui nous avons accumulé suffisamment de savoir pour ne plus donner prise à la terreur de l’inconnu dans laquelle nos ancêtres ont pu vivre. La création et l’entretien de croyances font partie de la panoplie des gouvernants. De nos jours il y a même des confusions volontairement entretenues, par exemple sur la crise climatique, pour décrédibiliser les apports des études scientifiques. Même le mot scientifique est sujet à caution à cause de la force de l’argent pour dévier les résultats,

    -Oui je crois que ma soeur est là-dedans. Tu comprends pourquoi elle rassure ton copain, elle est presque insubmersible et ça rassure facilement son entourage. Il reste le problème de la confrontation avec du gros temps. Dans ce cas elle ne pourra pas totalement se distancier, il lui faudra prendre position et mettre les mains dans le cambouis. Et pour en revenir à ce que tu me disais, dans un couple il peut y avoir quelques tempêtes. Comment elle va régir c’est pour moi la bouteille à l’encre. Mais dis-moi, ton copain quand même c’est pas un mollasson, je veux dire il a du caractère même s’il est enclin à douter de ce qu’il fait, ce qui pourrait être tout à son honneur. Parce qu’il faudra qu’il soit à la hauteur des réactions de Sazak, en cas.

    -Oui il existe pas mal, il y a seulement qu’il ne sait pas trop ce qu’il veut. Par exemple avec Sazak il doit être en train de se dire : où est-ce que je vais, que pense- t-elle vraiment de moi, elle est trop bien pour moi. Et c’est pareil pour le boulot : beaucoup de questionnements sur l’intérêt, la compatibilité avec ses idées, les perspectives, ce qui ne l’empêche pas de bien faire son travail, mais lui met des interrogations récurrentes à fleur de peau. Alors en cas de coup de mer comme tu dis, je suis presque certain qu’il réagira, ni bien ni mal, non, mais avec une réaction personnelle et Sazak ne sera pas déçue,

    Michel Costadau

  • Romani 46

    Romani 46

    Bien sûr il ne s’agit pas de ne penser qu’à soi. C’est de l’égoïsme, complètement improductif car il vous coupe de tous les autres qui sont chacun une partie de nous même, une parcelle de notre humanité et dont nous avons besoin  pour exister. Mais c’est le mal du siècle. L’individu, en tous cas quelque uns, est en train de vouloir s’affranchir de l’humanité, de l’espèce, du groupe pour inventer des prototypes de la réussite immanente. L’invention du « self made man » qui était peut-être à l’origine la désignation de quelqu’un qui ne devait pas tout à sa famille et à ses ancêtres est devenue une rupture avec l’ascendance, comme si rien ne devait plus être accordé ne serait-ce qu’à ses propres parents. Et pour autant, la tendance à la préservation du patrimoine financier familial est une des clés de voute de nos sociétés dite développées. Ça a d’ailleurs été le cas dans presque toute l’histoire, mais avec la valeur famille au centre du dispositif. Dans ce contexte, les conflits et les alliances étaient entre des groupes et des lignées. Ils n’étaient pas uniquement liés à un seul individu.

    Penser à soi c’est avant tout se protéger, physiquement d’abord, non pas pour vivre vieux, ça ne se décide pas, mais pour être disponible pour les autres. Ce n’est pas en mauvaise santé que l’on apporte la moindre aide aux siens, au contraire, on crée du souci et de la perte de temps. Et mentalement ensuite, ce qui est un peu plus difficile, car il faut apprendre à penser par soi-même. Pour cela il faut un subtil équilibre entre sociabilisation et monachisme. Plus clairement il convient d’être assez intégré dans la société pour en percevoir les ferments, l’apport des autres  et les évolutions en cours et en même temps en être assez indépendant pour laisser se combiner dans sa tête les idées que procure sa propre réflexion avec celles influencées par l’extérieur. De ce mélange naît la possibilité de se forger sa propre opinion.

    Quand je dis votre opinion personnelle, ce n’est pas du tout votre avis, comme dans un sondage. Des avis tout le monde en a et sur tout : François dépense son argent pour rien, Adèle a grossi, l’Antarctique est moins froid qu’avant, la corruption gagne en RDC. Non, ces avis-là ne sont que le reflet de ce que vous distillent les médias à longueur et largeur de journées. C’est d’ailleurs une des premières mesures de protection à prendre que de couper tous liens avec les télés qui ont comme seul but de dire aux spectateurs ce qu’il faut qu’ils pensent. Car, contrairement à ce que croient une majorité de gens, l’info n’existe pas. Je veux dire l’info brute, directe, vraie c’est un leurre, car une info ce n’est pas du tout une photo, c’est la toute petite partie de l’image détourée de tout ce qui l’entoure, c’est comme si vous voyez un éclair, ou entendez un coup de tonnerre. L’éclair est si lumineux qu’il efface tout ce qui l’entoure et le tonnerre est si bruyant que l’on n’entend que lui. Mais un éclair n’est pas une info, pas plus qu’un roulement de tonnerre. C’est du bruit ou de la lumière, il n’y a aucune information là-dedans. Pour reprendre l’exemple cité plus haut, Adèle a grossi est peut-être une info, mais pas une information. Il se peut qu’elle ait grossi sans raisons, auquel cas l’info ne veut strictement rien dire. Si maintenant, il s’agit d’une grossesse, d’une dépression, d’un régime ou d’un traitement médical, on aimerait bien le savoir.

    -C’est exactement la posture de Taqui, elle ne croit pas ce qu’on lui dit, elle cherche ce qu’il y a dessous. Tu l’as remarqué, Sazak est presque à l’opposé. Cependant, elle non plus ne croit pas ce qui est dit mais elle ne va pas plus loin, un peu comme si elle s’en fichait, tout au moins tant que ça ne la concerne pas personnellement. A mon idée, elle s’en fiche parce qu’elle est portée par une onde de force qui lui fait ignorer, voire mépriser les contingences extérieures. Peut-être cette onde est-elle à double tranchant, bouclier pour les atteintes façonnées par la société, mais maigre parapluie troué pour les flèches familiales et personnelles.

    Michel Costadau

  • Romani 45

    Romani 45

    Il me semblait qu’elle était beaucoup plus bienveillante avec mes soeurs qu’avec moi. Ce qui est probablement faux puisque étant l’ainé elle me tirait vers le haut, alors que ceux d’après ont un air de déjà vu. C’est le souci des familles nombreuses avec un couple unique. A part le premier et le dernier, tous les autres ont du mal à trouver leur place. A tel point qu’une voisine s’appellait Sixième, c’était son prénom et sa place dans la fratrie. J’ai dit que pour les aînés c’était plus facile, oui, mais à condition de prendre des risques.

    J’ai toujours eu cette contradiction, Faire un truc sachant que c’est pas terrible et le faire quand même. Comme une espèce de provocation pour me prouver que j’en suis capable et en même temps une envie de me faire taper dessus. Mais en fait ce n’est ni masochiste ni schizophrène parce que dans pas mal d’occasions j’ai bien fait d’entreprendre plutôt que rester à attendre. Car il faut oser prendre l’initiative, la tendance générale est d’attendre en disant que ce n’est pas le moment, que l’on verra plus tard, ce qui engendre des situations assez inextricables. Mais, bien sûr, mon activisme ne marche pas à chaque fois.

    Du coup maintenant avant de prendre une initiative j’essaie de me poser la question : est-ce que c’est ce qui convient, est ce n’est pas une grosse bêtise ou le genre de truc qu’il ne faut pas faire. Mais ça ne suffit pas parce qu’il y a, sous-jacente, l’impulsion pernicieuse de ne pas rester sans rien faire. C’est vraiment difficile à supporter, l’immobilisme. Je suis alors assez tenté de faire quelque chose qui est souvent n’importe quoi, voire contre-productif.

    -Tu sais je partage moi aussi ton ressenti. J’ai eu et même encore ces doutes permanents. J’ai même créé un adage pour ces situations : « plus on est pressé moins il faut faire vite », oui dans l’urgence il faut aller sûrement ce qui est le contraire de rapidement. C’est paradoxal et pourtant facile à comprendre. Si vous avez un rendez-vous pour lequel vous n’êtes pas en avance, voire en retard, vous pouvez accélérer à fond au risque d’avoir un accrochage qui là vous mettrait carrément hors-délais. Il vaut donc mieux conduire prudemment et sûrement, quitte à perdre deux minutes pour prévenir que vous aurez un peu de retard. Clairement un évènement, anodin dans des conditions normales, peut prendre d’énormes proportions dans des situations d’urgence, genre, la nuit, faire tomber la clé, au moment d’ouvrir le local dans lequel il y a l’extincteur. Et c’est vrai aussi pour des évènements sans immédiateté, genre conflits industriels, familiaux ou guerriers. C’est celui qui craque le premier en précipitant les choses qui encourt le plus de dégâts.

    -Nous c’est clairement une guerre familiale. Ce que tu dis me rassure un peu, mais je reviens à mes bribes de souvenirs. Tout ça pour dire que c’est après qu’il soit parti que la tension est montée d’un cran, car en fait il ne s’est pas tellement éloigné, il est resté autour de nous comme une ombre, un pointillé de traces qui nous empêchait d’être tranquille. Je ne te l’ai peut être pas dit mais c’est cette pression qui a rendu maman malade. Bien sûr elle en a toujours caché l’origine, prétextant des difficultés de plus en plus grandes à marcher. Et Taqui avait raison de se douter qu’il fallait voir un spécialiste. Comme tu le sais Taqui est très fine, elle sent les situations, un peu comme toi. Mais maman ne tient pas tellement compte des avis de sa fille, à cause probablement d’un certain égoïsme qu’elle manifeste en pensant beaucoup à elle.

    -A vrai dire tout le monde devrait faire ça : penser d’abord à soi, tout au long de sa vie. Clairement il n’y a rien de plus honteux que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. C’est une maxime débile du champ politico-religieux comme dirait Pierre Bourdieu. C’est simple, quand vous perdez la vie vous perdez du même coup tout moyen de faire quoi que ce soit à qui que ce soit. En plus rien ne prouve que celui pour qui vous donnez votre vie en soit content ou au moins l’apprécie. Fondamentalement votre vie ne vous appartient pas, vous ne l’avez pas créée ni achetée, non on vous l’a donnée. C’est un cadeau et vouloir s’en défaire c’est bafouer ceux qui vous l’ont fait. S’il fallait un propriétaire de votre vie ce serait d’abord ceux qui vous ont donné la vie. Vous n’êtes qu’un usufruitier de votre existence, avec pour seule mission de faire le même cadeau à d’autres.

    Michel Costadau

  • Romani 44

    Romani 44

    En fait de couple celui de Vienna n’a jamais dû marcher. Je ne sais pas ce que Bulan pourra me dire là-dessus mais maintenant il faut en parler. Enfin demain parce que pour le moment je vais me faire un petit frichti et aller dormir.

    ***

    Je me lève sans savoir si Timor est rentré. D’ailleurs rien ne bouge. Je prends mon café et prépare le nécessaire pour mes livraisons. Je quitte la maison en respectant mon timing, c’est déjà ça. Je descends à Saint-Cyr et me dirige au gps vers la rue des champignons. Devant le 57 je m’arrête car je vois un chien dans la courette et je n’aime jamais cela. Je sonne et une dame vient m’ouvrir. Je lui dis que j’ai un colis pour Mme Dorian. Elle me répond que c’est elle et je lui précise que je dois m’assurer de l’identité du destinataire par quelques questions :

    -Vous êtes née le jour du décès d’uen icône du cinéma et français,

    -Drôle de question. Ah oui je suis née le jour de la mort de Bourvil,

    -Votre prénom commence par la même lettre que son vrai nom, c’est-à-dire R,

    -De plus en plus original votre truc, Oui mon prénom commence par R, c’est Reine,

    -Cette maison est à vous, mais vous n’en êtes pas propriétaire, pourquoi ?

    -Dites donc vous en savez des choses,

    -C’est plutôt vous qui les savez justement,

    -Je suis obligé de répondre à tout ça ?

    -Oui si vous voulez recevoir le colis,

    -Bon alors c’est parce que la maison est construite sur le terrain de mon mari, elle est considérée comme un bien meuble m’appartenant,

    Bien, tenez c’est pour vous, dis-je en sortant un joli carton de mon sac.

    L’autre livraison se passe moins bien car je ne trouve pas l’adresse que je cherche. Comme d’habitude je pratique un subtil compromis entre me renseigner pour savoir où est l’erreur et ne pas me faire remarquer. Le compromis m’amène à arrêter.

    Je rentre à la maison, pile-poil pour déjeuner avec Timor et Sazak qui ont préparé le repas. C’est gentil de leur part et nous passons un bon moment terminé dans la douce quiétude du café journal, enfin pour moi, car Timor et Sazak se retirent dans leur chambre.

    Ca va être le temps d’aller voir Bulan qui doit être en train de répéter ou composer. A mon avis 16h30 sera une bonne heure, il aura peut être envie d’une pause. Et moi d’éclaircissements. A16h15 je quitte la maison assez lentement et j’arrive chez Bulan un peu après la demie. C’est lui qui m’ouvre, un tout petit peu étonné que ce ne soit pas Sazak. Je lui dis que je voudrais discuter cinq minutes. Nous allons dans le salon où il me propose un thé et je dis d’accord, pas trop infusé alors. Allez je me lance :

    -Tu sais le messager est passé me voir,

    -Ah bon et qu’est ce qu’il a dit ?

    -Qu’il revient la semaine prochaine. Tu n’es pas au courant ?

    -Non, pas du tout, je ne pensais pas qu’il reviendrait si tôt,

    -Moi non plus, mais là il faut que tu m’en dises un peu plus sur lui et ta mère si je peux encore vous aider,

    -Oui je comprends, c’est délicat parce que nous-mêmes nous ne connaissons pas bien le début, on était trop petits,

    -Et après il était parti c’est ça ?,

    -C’est ça, et entre les deux il y a eu une période bien courte,

    -Peut-être quelques photos de cette période ?

    -Des photos nous n’en avons pas, c’est-à-dire plus, maman a bazardé toutes celles où il était, y compris dans les albums,

    -Quels souvenirs as-tu alors ?

    – Quelques images fugaces de rire avec mes sœurs et quelques moments pénibles. Oui une fois au bord de la mer ou de l’océan maman ne parlait pas mais elle regardait d’autres personnes sur la plage. Je ne sais pas qui, mais son regard était fixe et dur et me faisait peur. J’avais peur que ce soit de ma faute, que quelque chose soit de ma faute. Enfant j’avais toujours le sentiment que les autres et surtout ma mère ne regardaient que moi, comme si j’étais sur le point de faire une bêtise. Il faut dire que j’en faisais beaucoup. Enfin je ne sais pas la quantité, mais j’avais toujours l’impression que j’en avais fait une et que tout le monde le savait.

    Michel Costadau

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